lundi 7 janvier 2008

Simple déformation professionnelle

Le pire, c'est qu'ils ont dû le faire sans y penser. Sans même se poser la question. Sans même s’interroger sur le sens que cela pouvait avoir. C’est que lorsqu’on est un hebdomadaire aussi soucieux du bien-être visuel de ses lecteurs que le Nouvel Observateur, on a des réflexes professionnels. On évite d'incommoder les yeux des gens. On fait attention à publier des photographies agréables à regarder. On prend garde à ne pas polluer les étals des maisons de presse avec des corps de femme disgracieux.

Du coup, quand on a entre les mains un cliché de Simone de Beauvoir en date de 1952 (elle a donc 44 ans), où elle figure nue et de dos dans une salle de bains nord-américaine, eh bien on retouche. Allègrement, à en croire la démonstration P. de Jonckheere. Ainsi, non seulement on crée une ambiance plus luxueuse que l’original, mais surtout, on gomme, on lisse, on fabrique du beau standardisé à coup de photoshop, en éjectant rides, petits boutons et culotte de cheval. En un mot, on corrige les défauts physiques. Ou ce qu'on perçoit comme tel. Parce que pour aller avec le titre "la scandaleuse", il fallait un popotin appétissant, sinon comment expliquer que la dame ait pu être désirable et désirée ? Parce qu'étant donné qu'elle n'a pas eu recours à la chirurgie esthétique (la pauvre), mieux vaut tard que jamais, on rattrape le coup pour elle, maintenant qu'elle est morte et que personne n'est là pour défendre son image. Parce que dans le monde des fesses parfaites où nous traînons nos fesses imparfaites, c’est le strict minimum, pour un magazine, que de fournir à son public un cul impeccable en couverture. Sans quoi il y aurait dissonance cognitive chez la ménagère de moins de cinquante ans, vous comprenez. Elle serait soudainement toute perturbée d'avoir sous le nez une paire de fesses normales. Elle risquerait même, imaginez un peu, d'en conclure que son cul à elle, il est finalement très bien comme ça. Et cela, ce n'est pas le but d'un journal. Mais alors pas du tout. Et peu importe si celui-là faisait justement mine, cette semaine, de s'intéresser à une grande figure du féminisme.

Réactions, ailleurs :

- Lignes de fuites, très juste billet d'humeur. 
- Désordres, sur les retouches et le reste.
- François Bon, grâce à qui j'ai découvert l'histoire.
- Marianne, sur la différence entre l'affiche et la couv.
- Zgur, sur les incohérences du Nouvel Obs (Beauvoir/Manaudou).
- Le Monde, sur la réaction de l'asso "Choisir la cause des femmes".
- Le chasse-clou, qui parle aussi du contenu des articles. 
- Politikart, qui aime bien la photo. 
- Et enfin Justice au singulier, qui pense un peu pareil que Politikart, mais en moins clair.

PS : Comme j'ai un bon fond, je rends à Cléopâtre ce qui est à Cléopâtre et je rappelle que c'est le Nouvel Obs qui publia, en 1971, le Manifeste des 343 salopes.

14 commentaires:

Jill alameda a dit…

On avait aussi enlevé la pipe ou la cigarette des mains de Sartre dans la photo pour l'affiche de son expo, l'année dernière ou celle d'avant, je ne sais plus.
Simone de Beauvoir avait de belles fesses de fille de 20 ans et Jean-Paul Sartre ne fumait pas comme un pompier. Vive le révisonnisme historique mou du bide, vive le XXIe siècle !

Nikita Yallé-Autanhyalé-Affont a dit…

Oui, en effet Sartre c'était la clope, hygiénisme débile.

Il va peut-être falloir passer au terrorisme avec les news magazines et autres torchons totalitaires, non ?

Du terrorisme soft, bien sûr. Je suis contre la peine de mort. Je ne sais pas moi, niquer tous les Mac de la salle de rédaction à la batte de base ball ? Comme le font les deux personnages de "Blocus Solus" de Bertrand Delcour dans une librairie révisionniste largement inspirée de la Vieille Taupe ?

Je fournis les battes.

Anonyme a dit…

Malraux aussi y est passé, dans le genre "moi, fumer ? Jamais !"... Le mercantilisme est infantilisant, il faut toujours s'attendre au pire. Qu'on subisse la propagande, soit, mais un peu d'imagination, que diable ! Je suis preneur pour la ratonnade des outils de production des journaleux, d'autant plus que ça a un petit côté épisode biblique des marchands du temple qui n'est pas sans m'émoustiller.
TH.

Jill alameda a dit…

Oh putain, j'ai lu "battles", je souffre d'une "déformation obsessionnelle" de la cornée!

Clara a dit…

A quoi reconnaît-on un macho impuissant ?

Le macho dans la pleine splendeur de sa puissante bêtise vous dit : "La femme est inférieure à l'homme". Il le fait sans s'encombrer de détours parce qu'il en a le pouvoir.

Face à la femme qui lui explique sérieusement : "La terre n'est pas plate, ni les hommes supérieurs aux femmes, blablabla", le macho impuissant trépigne sur place et retourne 7 fois sa langue dans sa bouche, avant de lui lancer : "Vous savez que vous êtes très belle lorsque vous êtes en colère ?"

Il se dissimule par peur d'être ringard. Il prétend rendre hommage.

A quoi reconnaît-on un média macho impuissant ?

Le média macho dans la pleine splendeur de sa puissante bêtise aligne des femmes-objets sexuels à longueur de page ou d'écran. Il le fait sans détours parce qu'il en a le pouvoir et assume de gagner son salaire sans avoir eu à faire suer un seul de ses neurones.

Face au centenaire de la naissance d'une philosophe, le média macho impuissant trépigne. Il veut être de la danse et avoir sa quote-part des hommages. Mais un philosophe femelle, tout de même ! Si plus rien n'est à sa place, la vie perd tout sens ! Alors il cherche, il cherche, il cherche. Puis il trouve : une photo de la philosophe à poil, oui, et en couv !

Il se dissimule par peur d'être ringard. Il prétend rendre hommage.

Que prescrire aux machos impuissants ?

Une cure de silence...

Lamiel a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Alexe Popova a dit…

Ci-dessous un commentaire de Dominique Hasselmann (Le chasse-clou, cité en lien dans ce billet) reçu par mail suite à un problème pour le poster directement ici.

"La cigarette gommée de Sartre, sur la photo de l'affiche de la BnF, c'était en 2005, centenaire de sa naissance : décidément, les anniversaires des célébrités, ça craint !
Mais déjà Lucky Luke avait dû troquer la cigarette pour le brin de paille, et Malraux se faire tamponner, sur un timbre, la cigarette insolente (pendant la guerre d'Espagne, il avait quand même mieux à faire, non ?).
Simone de Beauvoir a subi un assaut contraire à toute sa philosophie : elle a été prostituée par un hebdo qui, effectivement, prit des positions, à certains moments historiques, qui n'étaient pas
de ce mercantilisme-là !
Merci d'avoir cité mon blog, c'est gentil (et vous ne l'avez pas "révisé"...)."

Anonyme a dit…

Qu'on se le dise: Une femme fait scandale en montrant son cul, pas son intelligence. Merci au Nouvel Obs de nous rappeler cette vérité universelle. (rire jaune)

Jill alameda a dit…

Hum. Non, le pire c'est bien ça: une femme intelligente qui montre son cul.

Anonyme a dit…

"Sans quoi il y aurait dissonance cognitive chez la ménagère de moins de cinquante ans, vous comprenez. " dis-tu, donc celle de plus de 50 ans n'existe plus ? ou elle est vraiment trop décrépite pour qu'on s'y intéresse encore ?

Veronika a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Alexe Popova a dit…

> Anonyme : Je reprenais simplement le vocabulaire des marketeux et autres obsessionnels de la communication post-moderne.

Anonyme a dit…

Et hop ! au passage :
"[...] sachez que la
couverture 'Par avion" internationale du
Nouvel-Observateur no 2252 donne le portrait de
Benazir Bhutto..."
Les puritains de tous horizons ont eu raison de notre petit débat national. Pour de mauvaises raisons, certes. Le NO aura sûrement des arguments de très mauvaise foi, du style : "les lecteurs étant internationaux, on a préféré la couverture mettant en avant l'actualité internationale, etc."... Pfff
TH.

casimir a dit…

Je cherchais par google de la doc démontrant que la terre est plate (parce que ça pourrait expliquer les changements climatiques, vous comprenez) et voilà que je tombe sur les fesses de Simone de Beauvoir. On ne peut jamais être sûr de rien.